Une nuit américaine tellement singulière…

Le Parlement n’est pas seulement le lieu d’élaboration de la Loi et d’évaluation des politiques de l’État. C’est aussi un lieu de débats, de colloques, de rencontres qui permettent aux députés de progresser dans leur réflexion et leur compréhension des enjeux du monde.

Avec Hugues Renson, vice-président de l’assemblée nationale et collègue de la commission des affaires étrangères, nous avions ainsi programmé une série de rencontres avec des spécialistes de la vie politique américaine, afin de tirer les leçons de l’observation d’une campagne présidentielle.

Car les élections américaines constituent des objets politiques et communicationnels qui interrogent, fascinent et finissent toujours par influer sur la vie politique des grandes démocraties occidentales.

D’abord évidemment du fait du rôle que jouent les États-Unis sur la scène internationale. La politique suivie par les USA (politique étrangère, participation à des coalitions militaires, mais également et désormais de manière de plus en plus sensible politiques commerciale et environnementale) a des répercussions directes sur l’ensemble de la communauté internationale.

Mais l’influence spécifique américaine sur la vie politique des démocraties –et a fortiori sur celles qui élisent le chef de l’État au suffrage universel comme la France – tient également à des innovations technologiques ou sociales bien souvent expérimentées outre-Atlantique avant de devenir une part de notre quotidien politique : place des médias, rôle des études d’opinion, évolutions dans l’incarnation du leadership, impact des réseaux sociaux…

Notre ambition était d’organiser, depuis l’Assemblée nationale, un cycle de réflexions associant députés, chercheurs et spécialistes de la vie politique américaine, collaborateurs parlementaires et étudiants, afin de mieux cerner les enjeux et les ressorts de l’élection de novembre 2020.

Notre projet s’est heurté à la dure réalité du coronavirus. Et au final, ce ne sont que deux petits déjeuners thématiques qu’il nous aura été possible de mettre en place, le dernier, la semaine dernière, combinant présentiel et visioconférence.

Ces rendez-vous avortés laissent ouvertes des questions auxquelles le résultat de l’élection d’aujourd’hui apportera des éléments de réponse.

La plus importante de ces questions consiste probablement à savoir si et comment il est possible de sortir du populisme.

Alors qu’ici, les scrutins présidentiels tendent à se transformer en remparts contre l’accession de populistes au pouvoir, le choix américain de 2016 fait que les USA ont bel et bien basculé dans un gouvernement populiste.

Celui-ci a mis en place sa politique, déployé un agenda politique qui n’a pas seulement modifié en profondeur les politiques publiques (sur la santé, l’environnement, la politique étrangère notamment).

Le pouvoir trumpiste a également contribué à polariser l’opinion publique comme jamais auparavant, à dévaloriser la science, à encourager le développement de courants complotistes.

Trump a – c’est un paradoxe – exercé pleinement ses pouvoirs constitutionnels – parfois au-delà même de la pratique courante de ses prédécesseurs – tout en développant, notamment parmi ses partisans, une défiance maximale envers les institutions : s’il devait être réélu, comment évoluerait une démocratie américaine déjà mise à mal par son exercice du pouvoir ? Et s’il est battu, comment réagira-t-il ? Acceptera-t-il le verdict des électeurs ? Ses dernières déclarations laissent planer le doute. La nuit prochaine nous en dira probablement plus.

Le scrutin américain nous éclairera sur une question qui concerne aussi notre démocratie : comment faire vivre la démocratie en temps de pandémie ?

Les candidats et leurs équipes ont dû développer des formes tout à fait nouvelles de communication politique, faute de pouvoir réunir des foules aussi nombreuses qu’auparavant, faute de pouvoir organiser autant de « déplacements de terrain » qu’habituellement, faute de pouvoir organiser les portes-à-portes militants qui avaient tant contribué au succès de Barak Obama. Surinvestissements dans les publicités télévisées, mais aussi, et peut-être même surtout dans les stratégies de communication digitale : ces réalités, aujourd’hui chez nous très encadrées, voire proscrites pour l’achat d’espace, pourrons-nous y échapper durablement ?

Et au-delà même de la forme des campagnes, ce sont bien les thématiques des débats, les critères de choix des électeurs que le virus est venu bousculer. Premier sujet des échanges entre les candidats, première priorité des électeurs interrogés par les sondeurs, premier item des messages postés sur les réseaux sociaux : le coronavirus semble avoir « écrasé » le débat présidentiel américain.

Dans un tel contexte, j’ai été extrêmement frappé par une remarque qu’a faite, lors de notre dernière rencontre consacrée aux élections américaines, Mathieu Gallard, directeur d’études chez IPSOS, et grand connaisseur de la vie politique américaine : si la thématique du covid s’est imposée au fur et à mesure de la campagne, au point d’éclipser quasiment tous les autres sujets, le chercheur a pointé la remarquable stabilité du rapport de forces entre Donald Trump et Joe Biden dans l’opinion, mesuré par les différents instituts.

Serait-ce à dire que le virus aurait tout changé au débat – au point de ne rien changer aux résultats ? À ce paradoxe apparent aussi, la nuit qui vient pourrait bien nous apporter sa réponse.

Bonne nuit américaine à tous ceux qui s’apprêtent à suivre ce scrutin si étrange et si essentiel pour notre avenir à tous et, disons-le …let’s do it, Joe Biden !