Alain Thomas, ou la Nature et la Culture réunies en une œuvre

Alors qu’Alain Thomas est fait chevalier dans l’ordre national du Mérite au cours d’une cérémonie au Musée des Beaux-Arts de Nantes, François de Rugy revient sur la portée de l’œuvre d’un artiste qui a mis la Nature au cœur de son parcours créatif.

Cher Alain Thomas,

Lorsque, ministre en charge de l’écologie, j’ai eu l’opportunité de soutenir l’idée de voir la Nation reconnaître votre mérite, j’avais bien conscience que la démarche était à la fois classique et un peu inédite.

Classique, parce que la faculté à distinguer des citoyens, c’est une compétence des membres du gouvernement qui chaque année, conçoivent ou valident une liste de noms de récipiendaires potentiels des décorations créées, au fil des siècles, pour reconnaître les contributions remarquables à notre vie sociale.

L’originalité de la démarche était ailleurs : généralement, le ministre de l’écologie propose de distinguer des responsables associatifs, des scientifiques, des acteurs de l’environnement.

Je me souviens d’ailleurs qu’ici même, dans ce si beau museum où sont nées tant de vocations, nous nous étions retrouvés il y a quelques années pour distinguer Philippe de Grissac, protecteur des oiseaux. C’était alors Barbara Pompili -déjà- qui officiait si j’ose dire, en tant que secrétaire d’Etat à la Biodiversité.   

Ce soir, nous sommes dans ce même museum, votre décoration vous est décernée au même titre de l’écologie, et pourtant, vous n’êtes ni un scientifique, ni un militant d’association environnementale, ni un acteur de nos politiques écologiques : vous êtes un artiste.

Comme si, par ce mérite qui vous est aujourd’hui reconnu, c’étaient la nature et la culture qui se trouvaient réunies.

Et cela ne doit rien au hasard.

Parce que la nature est réellement au cœur de votre œuvre.

Depuis bientôt 60 ans, vos créations interprètent, reproduisent, magnifient cette nature sur laquelle vous avez su conserver un regard d’enfant pour nous la rendre accessible, dans l’essence de sa beauté mais aussi de sa fragilité.

Si l’émerveillement est la place entre la nature et le regard de l’Homme, alors vous êtes incontestablement, par votre œuvre, le passeur de l’émerveillement.

Un émerveillement qui prend des formes bien différentes d’une création à l’autre : picturale ou lumineuse, à taille humaine ou monumentale.

Un émerveillement qui s’adapte aux espaces, aux moments, et qui fait pleinement partie du paysage et de l’âme de Nantes –  depuis le Toucan monumental qui a aujourd’hui trouvé sa place face à l’hôtel de ville, jusqu’à la frise ornementale illuminée de ce museum en passant par ce dialogue singulier entre un specimen et sa représentation, devant lequel nous nous trouvons ce soir.

Et cet émerveillement – qui interroge sur notre condition d’Humain sur la planète, qui constitue pour certains une source de foi – nul ne peut s’étonner de le retrouver aussi au cœur de la cathédrale, désormais élément constitutif de notre patrimoine collectif.

Cette nativité n’est pas seulement une œuvre figée, aboutie.

Elle a aussi marqué le début d’une aventure formidable – celle d’un spectacle lumineux qui s’est imposé, il y a presque six ans, comme un rendez-vous incontournable de nos fêtes de Noël.

Ici, à Nantes, mais aussi à Angers, au Mans : parce qu’il n’est pas d’œuvre sans partage.

Parce que jamais, vous ne vous reposez sur les lauriers du succès.

Parce que, toujours, vous entendez imaginer de nouvelles manières de faire partager votre regard sur la Nature. Cette nature que vous aimez tant, que vous connaissez tant, et au cœur de laquelle vous travaillez, créez, imaginez ce qui nous fera rêver.

Je sais que ces projets, ces idées folles que votre ténacité, que la persévérance de ceux qui vous entourent permettent de concrétiser, vous en portez beaucoup : dans les mois et les années qui viennent, votre odyssée des oiseaux offrira aux habitants de notre région, et de villes bretonnes, l’occasion de parcourir le territoire  pour y contempler des œuvres monumentales, en deux et trois dimensions.

Et dans quelques semaines, sur la façade de notre cathédrale meurtrie, je crois que c’est une Amazonie elle aussi martyre de la cupidité des hommes et des dérèglements de notre climat que vous allez nous donner à voir.

Car votre art ne nous donne pas seulement à nous émerveiller. Il donne aussi à penser ensemble, à réfléchir sur ce que nous sommes, sur notre monde, sur nos modèles de développement.

C’est aussi, probablement, une raison supplémentaire de vous distinguer aujourd’hui : vos œuvres ne sont pas seulement conçues pour toucher notre regard d’individu, elles rencontrent aussi des regards de citoyens.

Nos débats locaux portent de plus en plus souvent – et c’est heureux – sur la place de la nature en ville. C’est un enjeu de biodiversité, un enjeu d’adaptation aux changements climatiques mais également – et on a pu le mesurer dans cette période inédite de crise sanitaire et de restrictions de déplacements  – un enjeu sociétal.

A cœur des villes, entourés de minéral, nous ressentons un besoin vital de nature : l’Art, vous en apportez une démonstration quotidienne dans vos créations, peut y contribuer, car, à travers vos œuvres, la représentation de la Nature, c’est déjà la nature.

Alors oui, cette reconnaissance qui vous est accordée aujourd’hui, cher Alain Thomas, est à mes yeux pleinement une question d’écologie, à tous les sens du terme : elle est à la fois « un regard sur les milieux où vivent des êtres vivants » et « sur les rapports de ces êtres avec le milieu », et l’expression de la recherche « d’un meilleur équilibre entre l’homme et son environnement naturel » et un appel « à la protection de la nature ».

Mais – et ce sera mon dernier mot – juste une précision, Cher Alain Thomas.

Je pense exprimer le sentiment de chacune et chacun présent ce soir en vous disant que ce mérite qui vous est reconnu par la Nation est bien moins le couronnement d’une œuvre qu’un encouragement à la poursuivre.

Moins un appel à contempler vos créations abouties qu’une aspiration à continuer, avec vous, par vous, à garder nos yeux ouverts et à nous émerveiller ensemble.

J’ai cru comprendre, en vous rencontrant, en échangeant avec vous, en visitant votre atelier, ce qui vous porte, ce qui entretient votre formidable énergie vitale, ce qui inspire vos créations : et cette énergie porte un nom.

Les projets.

Et je crois que si nous sommes réunis aujourd’hui autour de vous, ce n’est pas seulement pour saluer vos accomplissements, c’est pour vous dire simplement, mais sincèrement : ces projets que vous portez nous serons là pour vous aider à les concrétiser, chacun à la mesure de nos moyens.

Chacune et chacun de celles et de ceux qui sont là ce soir, quelles que soient ses responsabilités, est finalement je crois venu vous dire la même chose : merci, mais surtout continuez à nourrir les regards et à cultiver cet émerveillement qui permet à chacun de vivre, de grandir en conservant l’âme d’un enfant qui découvre la Nature.

Un émerveillement qui nous amène aussi à prendre conscience que cette nature, qui fonde votre œuvre, nous en sommes à la fois pleinement partie prenante mais aussi, chacun, responsable.

Alors, pour cela, merci. Merci et continuez.